L'ENFANT QUI VIENT DU DESERT (4)

Publié le par M'HAMMED BAHAOUBIRA

Partie I

L'ENFENT QUI VIEN DU DESERT (suite.../...)
 
 M'HAMMED BAHAOUBIRA

Et ces cogitations, ces ratiocinations n’en finissent pas. Elles le mènent des fois tellement loin qu’il est pris d’une grande frayeur lorsque son imagination se heurte au vide. Il a alors l’impression d’être devant un gouffre noir dans lequel sa chute est imminente et, est obligé de faire un grand effort sur lui-même pour détourner sa pensée. Cela le rend taciturne. Il évite toujours de participer aux bavardages de ses camarades de jeux ou aux discussions entretenues par politesse avec d’éventuels convives qui viennent manger de temps à autres à la maison. Sa mère le lui fait souvent remarquer en lui disant : «  Décidément tu es insipide toi, tu ne parles pas. Il faut que tu sois un peu plus ouvert, plus poli. Il faut participer à la discussion et dire quelque chose, être plus charmant, plus convivial ».

     Que pourrait-il leur dire ? Pense-t-il, quand ils parlent du souk, des prix de la viande, des légumes, du cheptel, d’histoires nostalgiques d’avant l’avènement du protectorat et l’arrivée des ‘’roumis’’, de la ‘’Siba’’, des guerres tribales, de sécheresse, d’invasions de criquets pèlerins qui dévastent telle ou telle région mais qui sont paradoxalement une aubaine parce qu’ils constituent aussi pour la population une source de nourriture non négligeable. Les criquets sont alors capturés à l’aube avant d’être chauffés par le soleil et prendre leur envol. Ensuite, ils sont bouillis dans de l’eau salée et consommés tels quels. Ils sont aussi savoureux que des crevettes. Pour les conserver longtemps, on les sèche au soleil. 
    Que pourrait-il leur dire ? Pourraient-ils, eux, lui donner en retour les réponses aux questions qu’il se pose ? Pourraient-ils lui expliquer en quoi consiste le travail d’un caïd, par exemple ? S’il leur posait cette question, au lieu de lui donner une réponse valable, ce dont ils sont certainement incapables, ils se moqueraient de lui. Ils lui diraient qu’il se pose des questions futiles qui n’ont aucun intérêt pour lui, et puis à quoi lui servirait-il de savoir ce que fait un caïd. Alors Hmmidi que sa grande timidité aussi, empêche de s’exprimer facilement en public, préfère se taire et écouter. Certains pensent que c’est un signe d’intelligence que de se taire. D’autres, au contraire, estiment qu’il n’est pas assez intelligent pour pouvoir participer aux discussions. Et les spéculations vont bon train à son sujet. Lui, il trouve qu’il n’a rien à leur dire et que les sujets dont ils discutent ne l’intéressent pas, ou bien il les trouve futiles, alors il ne dit rien et les laisse penser ce qu’ils veulent sans essayer de les détromper.
      Il affectionne particulièrement les contes que narrent ses camarades et surtout ceux que lui raconte sa mère pendant les longues soirées d’hiver, parce qu’ils le détournent de ses cogitations interminables, et font voguer son imagination dans l’irréel, l’incroyable, le magique et le rêve. Il apprécie beaucoup aussi, lorsque le père de son camarade Moha ou Assou fait fonctionner son phonographe. Il le fait de temps en temps, chaque fois qu’il a de quoi acheter une boite d’aiguilles, et tous les enfants des mokhaznis de la caserne viennent écouter chanter Zohra El Fassia et Houssaïne Slaoui. Là aussi, le besoin de savoir pousse Hmmidi à se demander comment une telle boîte peut-elle chanter ? D’où viennent les sons, les voix, la musique ? Il imagine que le chanteur ou la chanteuse qui est en train de s’égosiller est à l’intérieur de la boîte, sinon où peut-il bien être ? D’ailleurs ce qui attire les enfants ce n’est pas nécessairement la musique ni les chansons, ils n’y comprennent rien, mais le fait qu’une boîte arrive à émettre des sons mélodieux et des chansons. Hmmidi finit par poser la question à Moha ou Assou, qui, par la force des choses pense-t-il, étant donné qu’il est le fils du propriétaire du phonographe, doit savoir comment cela fonctionne. Son père lui a certainement expliqué puisque c’est lui qui le fait marcher, donc il doit forcément savoir ce qui se passe ; « Mais ils sont à l’intérieur du phonographe » répond Moha !
-         Ah! Oui ? Alors tu m’en donneras un lorsque le phonographe se cassera, n’est ce pas ?
-         Oui, ne t’en fais pas, moi je prendrai Zohra qui est une ‘’roumia’’, et toi je te donnerai Houssaine. Lui dit-il, avec un air grave et très sérieux.
Il croit et admet facilement cette hypothèse parce qu’il est finalement convaincu, puisque le démon n’y est pour rien, que les ‘’roumis’’ sont capables de tout fabriquer de tout inventer. Comme l’avion : «  ‘’ Un clou qui vole dans les airs’’ !! Qui le maintient en sustentation ? Se demande-t-on, décidément ces ‘’roumis’’ sont des prodiges ».
L’appareil ne se casera pas, il sera vendu parce que son propriétaire aura besoin d’argent pour payer un tapis, et les deux gamins perdront à tout jamais l’espoir d’avoir ce dont ils ont rêvé.
 
 
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Publié dans Actualité

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