Mahjoub Benseddik: «Un syndicat, ça ne réclame pas la charité»

Publié le par Mohamed Zainabi

Le Reporter Mis en ligne le 21 avril 2008
Mahjoub Benseddik: «Un syndicat, ça ne réclame pas la charité»
Pour la première fois depuis 30 ans, interview de Mahjoub Benseddik, Secrétaire Général de l’Union Marocaine du Travail (UMT).
Quelle est votre évaluation des réunions que votre Centrale syndicale a tenues avec le gouvernement dans le cadre du dialogue social ?
LE malentendu persiste, comme avec les gouvernements précédents, sur la signification même de ce type de réunions. Le dialogue social a ses règles dont la plus élémentaire est d’observer l’autorité de la loi. Il suppose le respect de l’autonomie et du rôle des partenaires. Il implique la négociation collective et le contrat. Or quel dialogue voulez-vous lorsque ce sont les pouvoirs publics eux-mêmes qui réduisent le respect des normes élémentaires du droit du travail à une option facultative et qu’ils s’en remettent à la seule bonne volonté de qui veut bien s’y conformer ?
Devant une conjoncture que tout le monde sait difficile, est-il raisonnable de la part des syndicats de continuer à réclamer des augmentations salariales ?
Un syndicat, ça ne réclame pas la charité. La conjoncture serait différente si ses difficultés étaient moins injustement supportées, si le droit du travail était appliqué, l’économie orientée vers l’effort productif et si la redistribution était moins irrationnelle. Les charges sociales et fiscales sont lourdes parce qu’une minorité seulement d’entreprises s’en acquitte. Le pouvoir d’achat est exsangue parce que, faute de mise en valeur des formidables richesses naturelles et humaines du Maroc, l’économie est structurellement figée dans une logique de rente. De faux entrepreneurs, héritiers des entreprises léguées par le protectorat, ont les yeux rivés sur les affaires spéculatives et les privilèges. Sans investissement productif, sans emplois, sans pouvoir d’achat, le Maroc ne peut pas résister aux chocs extérieurs sur les prix ni résister aux conséquences sociales incalculables de l’ouverture tous azimuts de ses marchés. Il est donc légitime et indispensable que les travailleurs résistent, autant qu’ils le peuvent, à la réduction de leur pouvoir d’achat.
Mises à part vos revendications, auriez-vous des propositions concrètes à émettre dans le domaine social ? Et lesquelles ?
Nos mémorandums aux gouvernements regorgent de propositions, depuis des années. Au-delà de tout catalogue saisonnier, les revendications de l’UMT procèdent d’une exigence politique en faveur de l’Etat de droit, de l’égalité des chances et du dépassement de la démocratie formelle. Notre Organisation mène, de fait, une lutte de culture pour que s’instaure, enfin, une saine conception de l’intérêt général. La tâche est tout sauf facile, des siècles d’oppression ayant soudé un cercle infernal où, même dans les relations de travail, le despotisme et l’anarchie finissent par s’entretenir mutuellement. Ce blocage s’illustre dans le fait très préoccupant que les entreprises sérieuses et honnêtes sont livrées à la concurrence déloyale et mortelle de celles qui, en appui sur l’incurie des pouvoirs publics, prospèrent dans les avantages que leur procurent l’évasion fiscale, le non-paiement des cotisations dues à la sécurité sociale, la persécution des syndicalistes et toutes sortes d’abus aux dépens des droits et de la dignité des travailleurs. C’est de ce même climat que certains s’autorisent, sans honte, à vouloir subordonner l’ajustement des salaires à des restrictions du droit de grève. Ils ne se rendent sans doute pas compte du caractère carrément colonial du délire qui les fait rêver de liquider ce droit de l’homme fondamental que les Marocains ont arraché de haute lutte au protectorat. L’effort de redressement de la situation sociale est un devoir national. Il passe, je le répète, d’abord par le rétablissement de l’Etat de droit notamment dans les organismes qui, comme la CNSS , la CDG , la formation professionnelle, où l’inspection du travail devraient se recentrer sur leur mission de gestion de l’épargne, de renforcement des compétences et de garantie effective des droits des travailleurs. La réforme fiscale est une priorité pour mettre un terme à cette injustice qui fait qu’aujourd’hui un cadre moyen paie plus d’impôts qu’une entreprise. Le sauvetage des régimes de retraites est aussi une urgence non seulement en termes d’équilibres financiers mais aussi d’investissement socialement utile de leurs réserves actuelles, au lieu des dépenses somptuaires et hasardeuses dans les marinas et les terrains de golf. La gestion des services publics de l’électricité et de l’eau doit être revue en conformité avec les droits d’accès des citoyens pour que cesse cette aberration qui consiste à faire payer aux citoyens modestes les coûts d’aménagement au bénéfice des promoteurs et des spéculateurs immobiliers. Et puis, il est temps de sortir de la comédie annuelle autour du salaire minimum prétendument garanti, le SMIG, pour établir un salaire décent indexé sur la croissance. L’injustice est devenue insupportable dans le partage, au cours des vingt dernières années, entre la rétribution à deux chiffres du capital et la rétribution du travail.
Que répondriez-vous à tous ceux qui critiquent les syndicats, estimant qu’ils ne se réveillent au Maroc qu’à la veille du 1er mai ?
Demandez ce qu’ils en pensent à ceux qui veulent remettre en cause le droit de grève. Soyez réaliste, ne mettez pas l’UMT dans le lot des 25 sections syndicales organiquement rattachées à des partis car celles-là, on peut en effet le comprendre, ont bien besoin de l’attention que les journaux et les télévisions accordent ce jour-là aux travailleurs.

Publié dans Actualité

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