Les inventeurs du Web craignent pour son futur

Publié le par LE MONDE.FR

Les inventeurs du Web craignent pour son futur
l y a vingt ans naissait le Web au CERN. De passage à Genève, Tim Berners-Lee a détaillé sa vision de l'avenir
Le Web, c'est lui. Star planétaire, adoré des technophiles mais peu connu du grand public, Tim Berners-Lee se plie de bonne grâce à la dédicace de l'ordinateur portable apporté par un fan. Mais son attention est ailleurs: vers ce petit cube noir, ancêtre de nos ordinateurs actuels, sur lequel Tim Berners-Lee travaillait il y a vingt ans. Réunis vendredi au CERN, à Genève, pour célébrer les vingt ans du Web, ses inventeurs ont visiblement pris, sur scène, un plaisir tout particulier à tapoter à nouveau sur l'ordinateur NeXT.

Oui, le Web sort à peine de l'adolescence. Début 1989, Tim Berners-Lee est alors un jeune ingénieur britannique, de passage pour un contrat temporaire au CERN. "Je ne me souviens plus trop quand j'ai rédigé ce fichu document, sans doute en février", souriait-il vendredi. Ce document, c'est la base du Web. Une page de schéma pour expliquer comment il compte relier tous les ordinateurs de la planète entre eux – Internet a déjà onze ans, mais les mini-réseaux locaux ne se parlent pas entre eux. Son chef, Mike Sendall, lui donne son feu vert avec ce désormais historique "vague, but exciting", griffonné en haut de page.

L'histoire est en marche. Rejoint notamment par le Belge Robert Cailliau et le Français Jean-François Groff, Tim Berners-Lee met au point le langage hypertexte, qui permettra à toutes les machines de communiquer. Les hommes travaillent sur ce fameux ordinateur NeXT, développé par un certain Steve Jobs… L'équipe crée le "world wide web". En octobre 1990, les hommes mettent au point le premier navigateur internet. La similitude avec les navigateurs actuels est frappante. Et sur leur ordinateur NeXT, l'équipe de génies démontre que même la conception de site web, via leur logiciel, est d'une simplicité redoutable. Ce sera dès 1991 que ces technologies sont mises à disposition du grand public. Le Web décolle grâce à l'idée du CERN de ne percevoir aucunes royalties sur son invention. Et dès 1993 est créé, par l'Université de l'Illinois, Mosaic, le père de tous les navigateurs actuels.

Avec son débit de paroles impressionnant, Tim Berners-Lee s'enthousiasme: "Le Web n'est pas du tout terminé, nous n'en sommes qu'à la pointe de l'iceberg. Je suis convaincu que de nouveaux changements influenceront encore davantage le monde." L'homme est aussi sur ses gardes: "Il faut vraiment lutter contre toutes les manières de fouiner", a-t-il lâché. Avec ces mots, Tim Berners-Lee a deux cibles dans son viseur: les gouvernements qui reniflent les communications des citoyens. Mais aussi les sociétés qui effectuent des profils précis des internautes à des fins commerciales et publicitaires. L'inventeur n'a pas cité Google. Mais rappelons que pas plus tard que la semaine dernière, la firme américaine a lancé un service permettant de créer un profil des internautes pour afficher, sur tous les sites où des publicités Google sont présentes, des annonces liées à ses dernières recherches.

De son côté, Jean-François Groff esquisse la prochaine évolution du Web: "Il a fallu beaucoup de temps pour que le monde d'AOL puisse communiquer avec celui de MSN, par exemple. La prochaine étape, c'est que Linkedin, Facebook et d'autres services de ce type se parlent et permettent aux utilisateurs de partager librement et selon leurs désirs leurs informations." Jean-François Groff s'inquiète des menaces sur la neutralité du Net, soit la volonté de certains fournisseurs d'accès de filtrer des contenus: "C'est un risque qui plane sur le développement libre d'Internet. Mais je suis certain que les sociétés mesureront les enjeux colossaux derrière cette liberté et feront le bon choix".

Au fait, des regrets, Tim Berners-Lee? Deux, a glissé l'inventeur. D'avoir forcé les internautes à taper "//" au début d'une adresse, et de ne pas avoir créé les noms de domaine dans l'autre sens – ch/cern/info au lieu de info.cern.ch, par exemple.

L'homme, actuellement responsable du World Wide Web Consortium (W3C) travaille sur le Web sémantique. Celui-ci permettra à l'utilisateur de faire une recherche en posant une question "naturellement", et plus par mots clés. Le web sémantique doit aussi permettre de retrouver des images, textes ou vidéos sur une personne ou une société alors qu'ils ne sont pas liés entre eux. Et ce, justement, garantit Tim Berners-Lee, en créant des garde-fous pour éviter toute ingérence dans la vie privée des internautes


Qui sont les ennemis de l’internet ?

Pour célébrer la Journée Mondiale contre la Cybercensure, Reporters Sans Frontières et Amnesty International ont eu la bonne idée d’écrire à Google, Yahoo ! et Microsoft afin qu’ils cessent de censurer leurs moteurs de recherche et plateformes de blogs dans les pays qui censurent l’internet :

RSF, la surveillance de l'internetVos entreprises promeuvent Internet comme espace d’interaction, de communication et d’échange d’idées. Mais cette notion ne reste qu’un idéal pour des millions d’individus qui vivent dans des pays ou la liberté d’expression, n’est ni respectée ni protégée.

A ce jour, plus d’une vingtaine de pays restreignent régulièrement l’accès a Internet. En Chine par exemple, votre collaboration avec les censeurs du net ne se limite pas à bannir des informations relatives aux droits de l’homme, au Dalaï Lama, à la Charte 08 ou à la démocratie.

Ces mots sont filtrés sur la Toile et même l’accès aux sites Internet d’organisations généralistes comme ceux de Reporters sans frontières et d’Amnesty International, est bloqué.

RSF titre son communiquéInternet est surveillé et contrôlé, même dans les démocraties“.

Dans son rapport sur “Les ennemis de l’Internet“, que l’ONG sort dans la foulée, RSF mentionne en effet, et au-delà des “usual suspects” (Chine, Corée du Nord, Cuba, Iran, Tunisie…), deux démocraties “amies, la Corée du Sud, et l’Australie, “où des mesures récentes peuvent mettre en danger la liberté d’expression sur Internet“, et que l’ONG a décidé de placer “sous surveillance“.

Mais pourquoi en rester là ? En février 2001, lorsque RSF avait confié la rédaction de son rapport à Transfert.net (dont j’étais), nous avions parlé de quasiment tous les pays, et notamment de la France, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la Russie

Pourquoi parler de ces pays-là en particulier ? Parce que :

Leading surveillance societies in the EU and the World 2007

En noir, les pays où la surveillance du Net, et des internautes, est “endémique“, et en rose là où elle est “extensive“. Cette carte, dressée par l’ONG Privacy International, date de décembre 2007, mais je doute fort que les problèmes aient beaucoup changé.

La censure est une chose. La surveillance en est une autre. Mais l’une ne va pas sans l’autre. La différence, c’est que dans nos contrées démocratiques, on se contente de surveiller, sans pour autant embastiller ceux qui n’hésitent pas à s’exprimer. Encore qu’on voit de plus en plus souvent des blogueurs être inculpés pour des propos qui leur sont reprochés, notamment en France, et aux USA.

RSF et Amnesty ont tout à fait raison de pointer du doigt la collaboration de Google, Yahoo! et Microsoft avec certains pays totalitaires. Espérons juste que la carte de la censure ne rejoindra jamais celle de la surveillance



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