Les inondations étaient prévisibles
Dr. Mohammed-Saïd Karrouk : « Ces inondations étaient prévisibles »
Dr. Mohammed-Saïd Karrouk est Professeur de climatologie à la Faculté des sciences humaines de Ben M’Sik à Casablanca. Il est aussi directeur exécutif du Comité National IGBP (Global Change) et chercheur au sein du centre de recherche de Climatologie (CEREC). Dans cet entretien, ce scientifique explique pourquoi il ne cesse de répéter depuis 2000, sans être écouté : « attention au retour des pluies ! »
Quelles explications scientifiques donner aux dernières inondations qu’a connues le Maroc dernièrement ?
Ces fortes pluies étaient donc prévisibles ?
En effet. Les inondations étaient prévisibles depuis l’année dernière d’ailleurs. Personnellement, j’ai déjà prédit ce phénomène et fait parvenir aux responsables concernés mes conclusions. Si j’avais été écouté, les dégâts auraient été moins importants.
J’insiste sur cette notion de prédiction. Je rappelle que les scientifiques sont aujourd'hui capables de prédire le régime atmosphérique saisonnier à l'avance (entre 4-6 mois à une année), et de projeter l'évolution future probable des climats à l'échelle de 5 à 30 ans à l'inverse de ce qu’a avancé le responsable du département de l'eau et de l'environnement qui prétend que les scientifiques ne peuvent pas prédire l'état du temps et du changement climatique sur des mois.
Par ces déclarations, ce responsable nous donne la preuve qu'il ne maîtrise pas les outils scientifiques et techniques de sa mission, et au lieu d'assumer sa responsabilité, il remet en cause les conclusions des scientifiques. J’insiste, si ce responsable les avait consultées, les dégâts causés par les intempéries auraient été moins catastrophiques.
Quels étaient les signes annonciateurs de la catastrophe ?
On a d’abord vu ce qui s’est passé l’année dernière en Algérie et ensuite en Tunisie. Sur le plan scientifique, c’était prévisible qu’on connaisse la même chose au Maroc. Ce n’est là une surprise que pour ceux qui ignorent les faits scientifiques ou qui ne veulent pas les connaître.
Est-ce qu’on peut parler de changements climatiques en cette occurrence ?
Le changement climatique est pour quelque chose en ce qui concerne la brutalité des retours des pluies, mais pas en ce qui concerne les pluies elles-mêmes. Les retours des précipitations pendant cette période, nous les avions connus au cours de quelques périodes passées. Seulement le dernier retour a été très brutal, précoce et très concentré dans le temps. Ce qui a fait que les infrastructures n’ont pas supporté. Ces inondations sont la manifestation d’un problème profondément structurel au Maroc, en l’occurrence la sécheresse. Laquelle s’est installée depuis l’âge quaternaire. En fait, qui dit sécheresse dit plus de chaleur. Ce qui induit plus d’évaporation et donc moins d’eau disponible et de surcroît plus de risques de retour brutal et irrégulier des précipitations.
Il ne faut pas se faire d’illusions, les ressources en eau vont encore diminuer sous l’effet de l’évaporation. Ce qui fait que nous devons affronter un sérieux problème de raréfaction de l’eau à l’avenir, doublé d’un risque d’inondations à chaque fois que les pluies automnales sont de retour. D’où la nécessité de revoir de fond en comble nos habitudes de consommation et d’utilisation de cette ressource vitale qu’est l’eau. Il faut surtout en rationaliser la gestion et veiller à la redistribuer autrement qu’on le fait actuellement.
Pour en revenir aux inondations, celles-ci ont provoqué la mort de près d’une trentaine de personnes et détruit quelque 200 maisons. Pourquoi autant de dégâts ?
Il faut distinguer ce qu’a provoqué la nature de ce que provoque l’Homme. Le retour brutal des pluies est une réalité. Mais en même temps, ce retour avec cette quantité exceptionnelle et concentrée dans le temps, a pu prendre le dessus sur une infrastructure qui n’est pas adaptée à cette situation. Pour moi, c’est une alerte pour l’avenir. La responsabilité est énorme. Il va falloir revoir notre manière d’intervenir sur l’aménagement du territoire d’une manière générale. Mais aussi, la manière dont les habitants occupent l’espace. Ceux qui se sont placés sur le lit des rivières parce qu’ils ont oublié à force de la longue période de sécheresse qu’il y avait des cours d’eau, se sont mis en danger de mort. Du reste, il est nécessaire que les responsables interviennent en ayant des références solides et des informations correctes. Aujourd’hui, des dégâts ont été enregistrés au niveau des villes, des campagnes, des structures industrielles, des quartiers industriels... Pourtant, tous ces quartiers ne sont pas tombés du ciel. Cela fait partie des plans étatiques. Dans ce cadre, je prends l’exemple de Tanger que je connais parfaitement. L’endroit sur lequel a été bâti le quartier industriel est une région marécageuse qui ne devait en aucun cas être aménagée de la manière qu’elle l’a été. Dès le retour des pluies, tout le quartier industriel a endossé le coup. Les dégâts y sont énormes. Autour de ce quartier industriel, il y a eu aussi des quartiers d’habitation qui ont connu énormément de dégâts, le niveau de l’eau étant monté très haut. Mais Tanger n’est pas un cas isolé. On déplore des dégâts un peu partout. J’ai entendu dire de la part du ministre de l’équipement que nos infrastructures répondent aux normes internationales. Personnellement, cela ne m’intéresse pas de savoir si ces infrastructures répondent ou ne répondent pas aux normes internationales. Le plus important pour moi est qu’elles puissent tenir face aux contraintes du moment. Ils doivent plutôt répondre aux besoins des citoyens. Les précipitations, je le dis et le répète, pourraient revenir durant la même période. C’est une évidence. Elles ne vont pas revenir chaque année, mais ces précipitations extrêmes reviendront. Il va falloir nous y adapter et à mon avis l’adaptation est possible.
Quels enseignement peut-on tirer de ce qui vient de se passer ?
Il faut considérer ce qui s’est passé cette année comme un laboratoire d’essai. Maintenant, nous n’avons plus de temps à perdre, il nous faut tous autant que nous sommes agir et agir rapidement.
Les récentes précipitations, je les considère comme une alarme pour tous les Marocains, pour tous les responsables à tous les niveaux.
Par ailleurs, il est évident aujourd’hui que la distribution annuelle des quantités de pluies a considérablement changé. Les précipitations hivernales ont baissé au profit de celles automnales ainsi que les précipitations printanières. On est de facto devant un nouvel agenda de distribution des eaux pluviales. Il va falloir que le monde agricole et toutes les activités liées à l’agriculture adaptent leurs activités en fonction de ce nouvel agenda. Ce sont de nouveaux problèmes qui ont besoin d’une nouvelle vision et de nouveaux outils.
le reporter.ma